Cucul

Vincent Beaurin, Monica Kim Garza
© Courtesy of Monica Kim Garza, Vincent Beaurin and cadet capela
© Credits photo: Patrick Gries

Vincent Beaurin, Monica Kim Garza

6 — 19 mars 2020

Rue Saint Claude, Paris, FR

Fascinée par la dynamique du monde de l’art contemporain et les moyens excitants de s’affranchir des normes ainsi que par ses points de rencontre inattendus ou ses itérations surprenantes, cadet capela a orchestré le défi d’une exposition duo. En confrontant les sculptures bien calculées et techniquement superbes d’un artiste français aux peintures gestuelles et brutes d’une artiste américaine, ils ont créé un dialogue qui n’est pas aisément perceptible au premier abord mais qui devient plus évident en voyant les deux corpus d’oeuvres exposés ensemble. Alors que les sculptures scintillantes et fluides de Vincent Beaurin semblent se heurter aux peintures intuitives et complètement libres de Monica Kim Garza, elles réussissent toutes deux à transmettre l’équilibre de la vie entre le figuratif et l’abstrait, le planifié et l’intuitif, le décoratif et le spéculatif, ou l’inutile et l’utile.
 
Depuis qu’elle a obtenu son diplôme de peinture et de dessin au California College of the Arts, l’artiste d’origine mexicaine et coréenne Monica Kim Garza s’est concentrée sur l’évolution de sa peinture, ainsi que de sa sculpture, ne cachant pas son aspiration pour l’abstraction. Jonglant avec assurance entre les médiums, et les entremêlant dans sa pratique, elle crée des oeuvres d’une sincérité sans faille, dominées par des femmes de couleur, insouciantes, ambiguës d’un point de vue éthique et ethnique. En construisant ses compositions autour de leurs corps courbes, profondément influencés par l’art ancien indigène ainsi que par le travail classique de la Renaissance, elle réinvente en quelque sorte les portraits et la peinture figurative contemporains tout en apportant un nouveau point de vue au format standardisé. Sans émotion apparente mais avec contenu, ce sont leurs formes et leurs couleurs qui créent toute l’ambiance de l’oeuvre, qui lui sont 100% authentiques. Tout comme les formes et la complétude de leur exécution sont pertinentes dans la mission de Vincent Beaurin de perturber notre perception des frontières, les sujets voluptueux de Garza sont ses propres outils qui lui permettent de parler de thèmes tels que le positivisme sexuel, les rôles de genre ou la relation humaine avec la technologie moderne.
 
Abordant l’imagerie comme une exagération d’un moment qu’elle aurait pu vivre ou voir, les sujets superficiellement négligents sont profondément engagés avec les éléments de leur environnement, à l’instar de la façon dont les objets étincelants et sentimentaux de Beaurin sont en échange continu avec leur entourage. Des couleurs atmosphériques aux formes élémentaires et organiques, ses silhouettes particulières offrent une harmonie, un calme intense ou une sérénité vigoureuse, le type d’atmosphère dont les peintures de sa collègue américaine sont régulièrement imprégnées. Les moments de loisir et de détente sont directement liés aux effets des curieuses entités de l’artiste français, enveloppées de couleurs vives et subtiles, appliquées sur des surfaces brutes mais précises. Enveloppés dans un langage visuel expressif et riche en textures, certains éléments des images de Garza sont comme un clin d’oeil à l’héritage d’artistes abstraits reconnus pour lesquels elle a un grand respect. En cherchant à sortir des clichés et des catégorisations de l’art, les deux artistes réussissent, mais de manière très différente, à unir peinture et sculpture, surface et volume, textures et contours, stimulant tous deux la présence de soi ou la réflexion sur l’espace, à travers leur travail intemporel.

Sasha Bogojev

Loin d’être dénué de valeur cognitive, l’art serait selon l’inventeur du terme d’« esthétique », Alexander Gottlieb Baumgarten, le lieu d’un savoir spécifique, celui de la « connaissance sensible » par opposition à la « connaissance intellectuelle » : là où cette dernière réduirait la complexité du vivant sous des concepts génériques, la première donnerait à sentir la singularité des êtres et des choses sans qu’il soit possible de les subsumer sous des catégories.
 
Précisément, en offrant au regard des formes et des couleurs éblouissantes, qui impriment la rétine sans pouvoir être fixées dans des dénominations définitives, Vincent Beaurin et Monica Kim Garza semblent nous convier à l’expérience de cette « connaissance sensible ». Fermement définies dans leurs contours, les statues et tableaux de Vincent Beaurin se signalent nettement dans le lieu où ils se trouvent tout en restant indésignables. Et pour cause : quand ils ne prennent pas des formes biomorphiques de fait indéterminées, ce sont les paillettes de verre qui les recouvrent qui suspendent le langage, en circonscrivant des zones colorées qui s’altèrent et s’exaltent réciproquement jusqu’à se fondre dans une couleur irisée échappant à toute désignation. Tout se passe comme si l’artiste parvenait à capturer sur des surfaces circonscrites un espace vibratoire infini, un poudroiement de particules élémentaires en perpétuel mouvement, prenant de manière temporaire des formes et des couleurs arrêtées avant de s’agencer en de nouvelles configurations. Autant d’apparitions à la fois précises et insaisissables qui ouvrent sur un monde compris comme continuum, où les entités perceptibles ne sont pas séparées mais au contraire enchevêtrées les unes aux autres.
 
Un phénomène approchant se produit avec les peintures de Monica Kim Garza : occupant la quasi entièreté de la surface de ses toiles, les figures qu’elle dépeint s’imposent au regard tout en se soustrayant aux assignations de genre, de classe ou de race. Il s’agit pourtant bien de femmes au corps nus, aux longs cheveux noirs et à la peau ambrée, mais les couleurs franches et les traits vigoureux qui les délimitent les portent au-delà de toute identification : elles excèdent par leur présence l’ensemble du vocable qui permettrait de les décrire. Par ailleurs, aussi rigoureux que soient leurs contours, elles se trouvent sur le même plan que les animaux et les objets qui les entourent, comme si, de la même manière que chez Vincent Beaurin, nous avions ici affaire à un monde continu, dont les entités ne sont pas distinctes mais entrelacées les unes aux autres.
 
A priori antinomiques, du point de vue de leurs vocabulaires, les oeuvres de Monika Kim Garza et de Vincent Beaurin entrent en réalité en résonance par les logiques qui les traversent. En témoigne leur rapprochement et leur mise en dialogue au sein de cette exposition. Par paire de deux, leurs pièces conjuguent leurs effets et produisent un troisième terme, soit un champ ondulatoire dont le centre est partout et la circonférence nulle part.

Sarah Ihler-Meyer